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Temoignage
Les prophètes de la colère et la « réalité immédiate »
Jeu De Tracts
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20/1/2005
Temoignage
1 La Marseillaise
Fin Juin 1969, vers minuit, seul, au garde à vous dans la voiture d’un train parti le soir de Vienne, je chantais la Marseillaise en pleurant. Je venais de traverser la frontière française. Ma mère était resté en Roumanie, comme aussi la fille que j’aimais, comme mes meilleurs amis, mes livres, la ville de mon enfance et ma langue maternelle. Je parlais un français impersonnel et vieillot, je n’avais pas d’argent et toute ma fortune était enfermée dans une grosse valise en carton – un deux pièces sel et poivre, deux pantalons d’été, une paire de chaussures, quelques manuscrits, mon diplôme de polytechnicien, une liste d’histoires comiques, un aide mémoire rempli d’adresses, un vieux bougeoir en étain ( cadeau de ma mère) deux émaux ( cadeau de mon amie) et une vieille icône sur verre.
Et j’étais heureux, parce que j’étais arrivé en France.
Après des années d’attente, la sensation, bien plus que le sentiment, d’être libre, me rendait euphorique. Je marchais des heures durant, seul ou accompagné par un couple de jeunes Polonais, réfugiés politiques comme mois, émerveillé, rhétorique, bruyant, découvrant une France jusqu’à ce moment livresque. Il ne me suffisait pas de voir, je devrais toucher cette réalité et simulant la fatigue je m’appuyais contre les colonnes de l’Assemblée Nationale ou je passait furtivement ma main sur le portail de l’église Sainte Geneviève.
Je ne mangeais rien, presque. Une baguette par jour trempée dans du yogourt, ou deux-trois bananes cuites, bien sucrées. Et j’envoyais lettre sur lettre… « Je suis à Paris…j’ai vu la Seine…le Champs de Mars…les Invalides…le Louvre… ». Pour excuser mon lyrisme épistolaire, je citais Anatole France, Dorgelès, Zola, Sartre, du Gard, Breton, Renard dans un désordre amoureux. Et quand la nostalgie m’étouffait j’appelais d’un téléphone public trafiqué ma mère et mon amie pour les promettre de les emmener à Paris dans une calèche. .A l’autre bout du câble ma mère écoutait inquiète mes propos sans oser me demander si j’ai de quoi me couvrir.
Cet état de grâce dura plus d’un an, pendant lequel j’ai trouvé par hasard les moyens pour créer un théâtre de poche dans le Vieux Lyon (« Le Neutrino ») consacré à l’absurde et à la science fiction, comme aussi un petit journal d’humour noir, Le Cronogoumoscopographe, offert gratuitement à ceux qui pouvait lire son nom d’un seul trait…Heureusement pour moi, la majorité des gens préféraient l’acheter…
L’argent me faisait défaut mais au lieu de chercher du travail comme ingénieur, comme prof de maths ou comme dessinateur industriel je suis revenu à une vieille passion : l’étude de la manipulation des masses par la propagande.
Comme beaucoup d’anciens communistes exclus du Parti comme ennemis, j’essayais de comprendre comment avions nous été manipulés pour faire notre une utopie qui, une fois arrivée au pouvoir, soumise à la sanction de la réalité, c’était transformée en cauchemar.
Mes amis, chassés du Parti, du travail, obligés d’émigrer, de s’enfuir n’avaient jamais réussi à expliquer à leurs nouveaux collègues occidentaux l’agonie et la mort de leur illusion.
Parce que les utopies sont invincibles tant qu’elles restent au stade de la parole.
Elles ne meurent qu’en prenant corps.
2 Le journal le plus objectif
Nous avons compris cela bien avant les années soixante, bien avant de lire Soljenitsyne, bien avant que Georges Marchais ne passe ses vacances sur la Mer Noire dans la villa mise à sa disposition par Ceausescu.
Mais voici que l’utopie trépassée en Roumanie, s’affichait dans mon pays d’adoption insolente et agressive, pour combattre l’inhumaine démocratie libérale, l’impérialisme américain, l’entité sioniste et le néo-colonialisme, c’est à dire les vieux ennemis du « camp socialiste ». Les galeries du Métro, les murs couverts de graffiti, la une de journaux n’arrêtaient de dénonçer ( oh, ma bonne vieille Securitate !) l’exploitation bourgeoise. La dénonciation s’affichait, faisait résonner les hauts-parleurs, défilait, fermait les écoles et arrêtait les trains.
J’avais l’impression que le Goulag m’avait rattrapé. N’avaient-ils rien compris à notre expérience ? Ou ce n’était qu’une manière de parler, une mise en scène ? J’avais lu qu’au dix neuvième siècle ils se considéraient tous socialistes, même Maurice Barrès… Mais, entre temps, on avait expérimenté le vrai fascisme et le vrai communisme…Pas chez eux, d’accord, mais pas loin non plus…
Qui entretenait, donc, ce carnaval, dans l’esprit de gens ? Pour les marches, les grèves dans les services publics, pour les menaces adressés au Gouvernement et/ou au Patronat, c’étaient les syndicats populistes, appelés « syndicats révolutionnaires ». Mais les autres, les « intellos » ? La plupart faisaient référence au fascisme noir, mais rarement et mollement au fascisme rouge. Le bruit de bottes du P.C.F., les cris tantôt plaintifs, tantôt hystériques de maoïstes, étaient revendiqués par une poignée d’irréductibles qui n’avaient pas les moyens d’entretenir cette permanente rouspétance idéologique, bouillon de culture de la dénonciation politique.
Qui donc offrait aux leaders d’opinion français, apparemment non –enrégimentés, la même grille de lecture « correcte politiquement » (c’est à dire « progressiste), de principaux évènements internes et internationaux ?
Pour quelqu’un qui venait de l’Est, comme moi, le caractère stéréotype de réponses reçues étaient surprenant. Mes nouveaux amis considérèrent ma conclusion plutôt simpliste, voir obsessionnelle. Après avoir été immergé en permanence dans la propagande officielle communiste, étais-je incapable d’accepter le fait qu’en France, personne ne tenait à me manipuler ? Qui, évidemment, il y avait une presse de parti, engagée, mais le reste des quotidiens, sauf peut-être Le Figaro, reconnu comme journal de droite, donnaient une image plutôt objective de la réalité.
Et de me conseiller de lire Le Monde, le plus objectif des journaux français, si possible tous les jours…
Ce que j’ai fait.
3 Souvenir d’une rencontre
Je commençais à remplir des cahiers avec des extraits de vocabulaires, des titres, des informations « mises en perspective », des glissements sémantiques, des mises en page. Ce faisant j’ai vu apparaître la structure d’une utopie négative fascinante. Elle ne décriait pas un monde meilleur à construire, mais un monde démoniaque à détruire. Elle n’essayait pas de parler aux gens « du bonheur et de rien d’autre », comme Renée Andrieu, mais « du malheur et de rien d’autre ». On sentait, à la lecture cet acte d’accusation quotidien, la détermination du prophète de la colère.
Les adjectifs étaient rares, les métaphores simples, le ton mesuré. Cela faisait sérieux, objectif, honnête, mais après avoir connu de si prés les media communistes roumains, j’éprouvais une certaine appréhension. Je sentais les auteurs des articles animés d’une sorte de haine sacrée presque mystique contre le bien connu Monstre du marxisme populaire. C’était du déjà vu.
A Bucarest, mon voisin de palier obligé de vivre dans une chambre de bonne parce que fils de boyard, recevait régulièrement, par paquets de trente numéros, le journal Le Monde envoyé par sa fille, mariée à un diplomate suisse. Il les lisait en ordre à partir du premier jour du mois précédent, non pour s’informer –il écoutait les nouvelles à la radio - mais pour leur écriture.
Je me rapelle d’avoir essayé de saisir la ligne éditoriale du journal, ses choix idéologiques. J’ai cherché, avec le sentiment de participer à une action illégale, un article dirigé contre le Conducator, ou une violente dénonciation des systèmes communistes. Je n’ai pas trouvé qu’une une séries de critiques visant les Etats-Unis.
Je ne comprenais pas. Le plus prestigieux des quotidiens occidentaux attaquait en pleine guerre froide…l’ ennemi du Goulag ! Agréable à lire comme écriture, les articles n’affirmaient rien de concret mais insinuaient, abusant de la formule « il semble », et au lieu de rapporter des faits citaient amplement les propos, invérifiables, tenus par des personnages appelés « mon chauffeur », « une vendeuse », « le sénateur Smith », au point que la moitié du texte soit imprimée en italiques, entre des guillemets.
Au de la de l’écriture, au de la des procédés stylistiques et sémantiques, les deux quotidiens s’acharnaient contre le même ennemi, l’impérialisme américain. La direction du Monde avait- elle choisi la même « ligne éditoriale » en politique internationale que notre Iskra (Scinteia) ou que L’Humanité vendu librement à la librairie « Cretzulescu », place du Palais Royal, à Bucarest et que disparaissait dans le premier quart d’heure ?
Le succès du quotidien du P.C.F. avait peu de rapports avec son idéologie. Il était acheté parce que écrit en français. En français, la langue de bois communiste paraissait plus souple, plus humaine. Elle permettait de rêver.
Pas aux lendemains qui chantent, mais à une proche évasion.
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