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Les prophètes de la colère et la « réalité immédiate »

Jeu De Tracts

6/2/2005

Les prophètes de la colère et la « réalité immédiate »

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Le « fait divers » a disparu depuis longtemps. Obligé d’abandonner ses chiens écrasés, ses crimes passionnelles, ses « vols du siècle», sommé d’encadrer les mouvements de grève et de donner du sens à l’Histoire, il s’était retiré discrètement pour laisser passer sur le devant de la scène son remplaçant, nouvelle coqueluche de sociologues et de sémanticiens, le « fait brut ». Peu expérimenté, sans défense, le nouveau venu, né dans un laboratoire de sociolinguistique, tomba rapidement entre les mains des plus pernicieux vendeurs d’illusions : les journalistes engagés. Il essaya de se sauver en invoquant son passé immaculé de « fait brut », mais accusé d’imposture, d’instabilité sémantique, d’hypocrisie bourgeoise, il fut enchaîné, maquillé et présenté comme « fait mis en perspective », fils spirituel du prestigieux H.Beuve-Méry.

A l’occasion du 50ième anniversaire du journal Le Monde, l’actuel directeur du journal, Mr . Colombani, désirant souligner l’objectivité de son journal, confondit le « fait brut » avec le « fait mis en perspective », redécouvrant ainsi l’ancienne définition du « réalisme socialiste »…

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Le journaliste engagé n’a pas pour but d’informer, mais de former son lecteur en lui imposant la meilleure, l’unique grille correcte de lecture, celle qui donne du sens aux « faits bruts ».

Pour le journaliste non-engagé la réalité immédiate est, justement, un tissu de « faits bruts » qui, analysés, conduisent à une image cohérente de l’évènement considéré. Parti des cas particuliers pour arriver à une signification générale, il ne commence pas sa démonstration par… la conclusion et, encore mois, par une conclusion idéologique.

Le journaliste engagé, habitué à plier la réalité à son idéologie, élimine les « faits bruts » qui ne correspondent pas à la conclusion établie d’avance. Il ne cherche pas des « faits », mais des « preuves ». Les « faits bruts » difficile à maquiller, à enrégimenter, sont éliminés comme des « faits divers » non-significatifs. Sont retenus seulement ceux qui peuvent illustrer et renforcer le dogme. Le plus souvent ses reportages, ses analyses, se transforment en réquisitoires manichéens.

Procédé spécifique des propagandes modernes et contemporaines, ce traitement de « faits bruts » a corrompu les médias occidentaux bien avant l’apparition de pays totalitaires. Aujourd’hui, sous la dénomination de « mise en perspective », appelée ailleurs « réalisme socialiste », il hante les médias français ayant suivi et imité le prestigieux journal Le Monde.

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Mais il y a des « faits bruts » qui échappent au contrôle des manipulateurs de l’information : des phénomènes naturels de grande ampleur ou des mouvements des masses devenus imprévisibles, grâce à l’ignorance ou à l’auto intoxication idéologique des observateurs.

Ce fut le cas du tsunami ravageant l’Asie de sud-est et du premier vote démocratique des Irakiens.

Dans les deux cas les journalistes engagés furent obligés de mettre les « faits bruts » en perspective, du jour au lendemain, sans pouvoir utiliser les schémas habituels et sans consulter leurs directeurs de conscience.

Ainsi, les élections irakiennes servirent (et servent toujours) de divan psychanalytique aux journalistes , commodément allongés sur la carte de la région. La plupart firent semblant de mépriser la « réalité immédiate » (qu’ils ignoraient de toute manière) en remplaçant l’analyse de « faits bruts » par des délires prophétiques difficiles à émettre en état de veille.

Les lecteurs habitués aux imprimés de propagande trouveront cette manière de fantasmer plutôt amusante et surtout inoffensive, compte tenu du dérisoire tirage de journaux-tracts, comme l’Humanité. Et ils ont raison en comparant les mystifications pratiquées par Le Monde ou par France2 sans qu’aucune sanction soit prise contre des faussaires de l’information comme Sylvain Cypel ou Charles Enderlin. Combien pèsent-ils les commentaires en langue de bois du petit quotidien communiste à coté de l’odieuse fausse nouvelle (sur la quelle nous reviendrons in extenso le mois prochain) publiée par Le Monde début mars 2004 sur « Des réseaux israéliens d’espionnage aux Etats Unis », sous la signature de S.Cypel, qui, au lieu d’être licencié pour faute grave, a été nomme rédacteur en chef ? Et combien pèsent-ils les slogans signés par Bruno Odent, Pierre Barbancey et autres propagandistes dans l’Huma du 31-01-05, à coté de la mise en scène concernant le « cas al Dura »(supervisée par Charles Enderlin et diffusée par France 2) mise en scène présentée comme « fait brut » ?!

Il faut reconnaître qu’ils pèsent peu. Mais, en même temps, ils signifient beaucoup. Comme les autres exemples donnés ci-dessous ils signifient, avant tout, le peu de respect que les manipulateurs de l’opinion éprouvent pour leurs lecteurs, surtout pour leurs fans. Apparemment, les manipulateurs médiatiques les plus endurcis- maoïstes à la retraite, staliniens larmoyants, nationalistes en perte de voix - sont les ennemis jurés de l’impérialisme américain et de la société libérale. Douce erreur. Leur pire ennemi est leur lecteur.

Vérités « façonnées », mi-vérités, glissements sémantiques, signatures significatives, jeux de titres, mise en page « orientative », caractère des lettres, accusations retirées le lendemain, dénonciation veloutées comme des litotes, visions angélique ou dantesques - tout est bon pour travestir ou assassiner le « fait brut » Tout est bon pour interdire au lecteur l’accès à la « réalité immédiate ».

Voici quelques exemples :

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Dimanche, 30 janvier 2005, 21 heures et quelques minutes. Le commentateur de TV5 annonce la première victoire de la démocratie irakienne : 60% des électeurs ont voté en dépit de menaces de terroristes, appelés par une bonne partie des médias français « kamikazes », « insurgés », « résistants ».

Des speakers, qui d’habitude jubilent sous cape en annonçant la mort de soldats américains, n’ont pas le choix et soulignent le courage des votants, applaudissent l’acte de fondation d’un nouvel Irak. Même le plus coriace des envoyés spéciaux aux Etats Unis, Alain de Chalvron, offre cette fois-ci aux téléspectateurs, une information correcte de la réalité irakienne, ce que pourrait faire oublier ses reportages, inspirés, à la fin de la 2ème guerre du Golfe, par le propagandiste en chef de Saddam Hussein.

Dans la rue des Irakiens dansent, disent leur fierté de citoyens libres, espèrent un avenir meilleur, même en absence de lendemains qui chantent.

On pourrait croire que, pour une fois, l’habituel spécialiste en géopolitique ou en stratégie mondiale, un de ces Pascals Bonifaces, tous professionnels de l’Impérialisme Américain, serait absent.

Mais non. « La 5 » ne peut pas faire fi des traditions. Le journaliste Vicent Hervouët avait invité un « spécialiste en Irak », un chercheur C.N.R.S., Pierre - Jean Luizard.

Le spécialiste, mal-rasé, le visage crispé, rappelle Chuck Noris à la fin d’une poursuite meurtrière. Il est loin d’avoir la prestance de Pascal Boniface, toujours rasé de prés, imperturbable, tout à fait crédible tant qu’il se tait.

Le journaliste, après avoir salué le courage du peuple irakien, donne la parole à son invité. Sombre, parlant bas, celui-ci avoue craindre le chaos provoqué par cette participation massive au vote, capable de déclencher d’horribles passions. socio-politico- nationalisto- réligieuses. Parce que il ne s’agissait pas d’un vote démocratique, mais d’un repli communautaire exacerbé.

Le rédacteur l’interrompt « Mais le symbole ? demande-t-il-il. Le symbole de ces premières élections démocratiques.. ?! ». Rien n’y fait. Le chercheur est désespéré. L’irresponsabilité des électeurs a poussé le pays au bord du gouffre. Zarkaoui ne pourrait pas être plus convaincant.

Le lendemain, lundi, 31 janvier « Les Echos » publie un interview signé par Daniel Bastien et Jacques Hubert – Rodier, avec le même chercheur, devenu entre temps «historien de l’islam contemporain » et qui déclare que « L’Irak va s’installer durablement dans une situation de guerre à la fois civile, intercommunautaire et contre les Américains…il est devenu un chaudron infernal…une machine totalement folle que l’on ne peut plus arrêter …les chiites se sont engagés dans le même piège où sont tombées avant eux les Kurdes…ce qui implique que les sunnites sont devenus une minorité… ce qui est inacceptable pour eux… J’étais très pessimiste avant…je suis aujourd’hui terrifié…car je pense que la situation est très largement hors contrôle, qu’il n’y a plus de solution…

Le délire de l’historien atteint son comble. Les sunnites irakiens sont devenu une minorité suite… au vote du 30 janvier ! Mais il ne s’arrête pas là. Il explique comment en dépit des profondes dissensions internes communautaires, « il y a bien une identité irakienne. C’est même de tous les pays arabes, avec l’Egypte, celui qui a l’identité propre plus forte. Dans cette « irakité », qui est essentiellement arabe, les Kurdes figurent comme une pièce rapportée. Quelques paragraphes plus loin il considère la marche des Kurdes vers l’autonomie, comme suicidaire, parce que, en fait, ce sont les Américains qui ont « libanisé la société irakienne »…

Les deux journalistes qui l’écoutent n’ont rien à redire devant ces incohérences, émus par son désespoir existentiel. D’ailleurs, un d’entre eux, Jaques Hubert-Rodier, reprend à la page 26 du même journal, la vision de l’historien , dans un long article intitulé « La résistible reconstruction de l’Irak », arrivant à la conclusion suivante : Mais comme ce fut le cas en Afghanistan lors de l’occupation soviétique, l’Irak menace de devenir le champ de bataille d’une nouvelle génération de « combattants islamistes », une sorte de vivier de terroristes fondamentalistes.

Malheureusement, aucune des références qui remplissent son article, allant de à la guerre israélo-palestinienne au Timor- Oriental, du général George Joulwan à Colin Powell, de la Brookings Institution à l’institut Rand, de al-Zarqaoui à Sergio Vieira de Mello etc. n’a pas de rapport avec la conclusion de l’éditorialiste, en dépit des fréquents « mais », « pourtant » et « certes ».

S’agit-il d’un exercice pratiqué dans les cours de rhétorique ? Ne serait-ce que de la frime ? Ou, tout simplement, l’auteur, n’ayant rien à dire, a copié, dans une sorte de désordre fiévreux , diverses notes oubliées dans ses dossiers, en ajoutant, pour les mettre à jour, ce parallèle entre l’Afghanistan et l’Irak ?

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Evidemment, ces prestations sont moins amusantes que l’entretien « avec Joseph Yacoub, professeur de sciences politiques à « l’Institut des droits de l’homme de l’université catholique de Lyon » membre de l’église syro- chaldéene et spécialiste des minorités chrétiennes d’Orient. » publié par l’Humanité le 31-01-05 sous la signature de Hassane Zerrouky et intitulé « Ces élections sous occupation sont illégitimes ».

Le spécialiste des minorités chrétiennes explique d’entrée du jeu que la liste électorale du Parti communiste irakien est la seule qui présente un projet rationnel et laïc en vue de la rédaction « d’une constitution laïque et démocratique », se referant probablement à l’expérience des anciens pays de l’Est. Il propose, pour assurer la stabilité du pays, le retrait des forces américaines… sans qu’elles se retirent tout de suite( ??) et leur remplacement par des contingents appartenant à des pays asiatiques, arabes et africains. Compte tenu du fait que le peuple irakien «le peuple irakien est par définition rebelle et refuse la domination étrangère depuis…la lointaine Mésopotamie (!!) il n’a pas besoin qu’on lui impose la démocratie(…) parce qu’il possède des traditions politiques et a toujours connu l’existence des partis politiques » Comme, par exemple, pendant le règne de Saddam…

Mais n’essayons pas d’analyser l’expression écrite et la pensée politique du professeur. Il suffit de reproduire les questions posées à monsieur Yakoub par le camarade journaliste, pour saisir le caractère spontanée et original de l’entretien :

1. Quelle crédibilité peut-on accorder à des élections qui se déroulent sous l’occupation américaine et sous les menaces des groupes armés, lesquels ont ciblé hier les bureaux de vote ?

2. Ne redoutez- vous pas dans cette situation chaotique que le gouvernement intérimaire irakien soit tenté de manipuler les urnes en augmentant par exemple le taux de participation ?

3. Est-ce que vous ne redoutez pas dans ces conditions un vote communautaire où l’on verrait des chiites voter pour les chiites, des Kurdes pour les Kurdes et des sunnites- lorsqu’ils votent- pour les sunnites ?

…Et ainsi de suite.

Inutile de souligner le caractère parodique du questionnaire dépassant en virtuosité les exploits des feu journalistes de « Pravda » ou de « Iskra », qui n’avaient besoin d’aucun interlocuteur pour rédiger leurs interviews.

Mais encore une fois, pourquoi s’attaquer à un minuscule journal diffusé grâce à la vente militante, écrit par auteurs de tracts, comme Bruno Odent ou Pierre Barbancey ( ce dernier précisant que « les communautés chiites et sunnites n’ont jamais été antagonistes » ) quand son plus dangereux adversaire idéologique, « Métro », (nr.643, du05-01-05) commente ainsi le tsunami, par la plume de Mr. F.-G.Niedzielski, professeur à « l’Ecole des hautes études politiques de Paris »(sic !) : « Des morts par centaines de milliers…l’horreur, l’horreur absolue. Le 29, je rencontre un ami portugais qui me confie : Lorsqu’il y a de l’argent il n’y a plus de scrupules…J’ai de la peine mais surtout de la haine. » Certainement de la Haine Sacrée contre le pouvoir maléfique de l’argent. De l’argent bourgeois ou de l’argent tout court ? Le texte du professeur est équivoque. Mais comme la haine n’est pas une vertu chrétienne, il s’agit peut-être d’un sentiment plus moderne, plus engagé à gauche… Ainsi, le tsunami s’avère être encore une fois le complice des ennemis des pauvres…

Il est très intéressant d’observer que les médias français avaient adoptées presque la même attitude, la même tonalité, dans le traitement des derniers évènements majeurs, tellement dissemblables à tous les points de vue : la catastrophe humaine sud-asiatique, l’anniversaire de la Choah, les élections irakiennes,

Si pour les deux premiers évènements le consensus était presque parfait, le dernier, soumis à des lourdes pressions idéologiques et politiques, n’a obtenu de la part de la grande presse française qu’une seule attestation confirmant la grande victoire du peuple irakien.

Mais, attention ! Le moment de grâce passé, l’Institut Français de Météorologie Informationnelle dépendant du Quai d’Orsay, du journal Le Monde, de France2, de France Inter etc. vont ramener l’évènement à ses vrais dimensions : une victoire de l’Union Européenne et, avant tout, de la France, en faveur d’un Irak libéré de l’occupation américaine.

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