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5/7/2005

L’oiseau bourgeois et la fleur prolétaire

La puissance, les caractéristiques des mots-clés (mots-clés seront définis dans l’article suivant) se révèlent bien plus nettement dans le domaine des langages politiques. Toute langue soumise à la pression de ces langages ou, plutôt, de ces systèmes de signes présentés comme des langages «normaux» - est irradiée à des profondeurs insoupçonnables. Dans ce rapport de force, la langue, en sa totalité, joue le rôle d’un «mot-neutre» d’un langage politique clos – même réduit à un seul

L’irradiation, la liquidation des territoires sémantiques, forgés tout au long de l’histoire d’un peuple, sous l’impact d’un seul mot-clé appartenant aux langage clos, dichotomiques, punitifs, ne sont pas du tout évidentes pour leurs usagers. Candidement, spontanément, ils s’inscrivent dans une communication linéaire et univoque qui, du dehors, et après avertissement, leur paraîtrait caricaturale. Mais, du dedans, tout leur semble naturel, réaliste, explicable et leurs explications ressemblent à celles données par les sujets sous hypnose.

Comme d’habitude, un exemple pourrait mieux décrire le phénomène et ses conséquences. Cet exemple a été vérifié par nous dans le cadre des exercices appliqués de communication avec des populations de différents âges, professions, sexes, provenant tous d’une culture francophone européenne, fréquentant moyennement les médias, et au courant grosso modo des aléas les plus développés de la vie politique de leur pays. Mis devant les questions jeux du type : « Etes-vous de droite », ou « de gauche » , de « centre droite » ou de « centre gauche » sans devoir définir les concepts et en ayant le droit de reconsidérer chaque fois leur appartenance, ils s’étaient déclarés à tour de rôle ou en même temps :

- de droite

- de centre droite

- du centre

- de centre gauche

- de gauche

et, rarement, « d’extrême droite ».

Quelques heures plus tard, invités à nommer les thèmes les plus fréquents de leurs discussions type « café de commerce », ils avaient proposé les thèmes suivants : maison, argent, femme, voiture, école, loisirs, nourriture, etc.

A ces vocables, l’animateur du jeu avait ajouté encore deux vocables : « bourgeois» et «prolétaire». Puis, il avait invité les participants à combiner les mots écrits sur deux colonnes :

  maison

  argent

  femme                          bourgeois

  voiture                          et

  école                            prolétaire

  loisirs

  nourriture

deux par deux, ce qui conclut à quatorze combinaisons [ il en manque]:

  maison bourgeoise, maison prolétaire

  argent bourgeois, argent prolétaire

  femme bourgeoise, femme prolétaire

  etc…

Les participants au jeu devaient noter les associations que ces combinaisons produisaient dans leur esprit tout à fait spontanément. Ou, s’il n’y avait pas d’associations, ne rien noter.

D’habitude, les réponses étaient du genre :

1a . Argent bourgeois Beaucoup ; Action ; Banque ; Travail ; Argent 

1b. Argent prolétaire Salaire ; Pas d’argent ; Peu

2a . Maison bourgeoise Palais ; Grande ; Villa ; Château maître ; Piscine

2b. Maison prolétaire H.L.M ; Cité ouvrière ; Villa

3a. Femme bourgeoise Luxe ; Mode ; Superficielle ; Soignée 

3b. Femme prolétaire Travailleuse ; Lessive ; Enfants ; Mal soignée ; Militante ; C.G.T,  Fatigue 

4a .Voiture bourgeoise Mercedes ; Grosse ; Deux voitures ; 604 (Peugeot)  Standing 

4b. Voiture prolétaire 2 CV ; Nécessité ; Luxe [ luxe ?] 

5a. Ecole bourgeoise Sérieuse ; Université ; Privée ; E.N.A. : Classe

5b. Ecole prolétaire Révolutionnaire ; Laïque 

6a. Loisirs bourgeois Croisière « Paquet » ; Club Méditerranée 

6b. Loisirs prolétaires Vélo ; Foot ; Bistrot ; Travail ; Jardinage 

7a. Nourriture bourgeoise Caviar ; Foie gras ; Abondante ; Luxueuse 

7b. Nourriture prolétaire Pommes de terre ; Patates ; Cantine ; Gros rouge 

 

Devant ce tableau, les participants au jeu, tout en observant qu’il s’agissait de stéréotypes, étaient tentés, par une explication de bon sens : les nantis achètent des produits plus chers (château, Rolls, caviar, etc.) et les pauvres les moins chers (chaumière, Petite Renault, patates, etc.). Ils reconnaissaient, en même temps, qu’un sujet américain, ayant un statut social, un âge correspondant aux leurs, n’aurait pas pu donner de réponses si nettes, si dichotomiques.

Mais, tout en reconnaissant le caractère stéréotypé de réponses (il y avait toujours un grand nombre de châteaux, de Mercedes, de Rolls, de caviar, de patates, de Hlm, etc. ) du fait que cette réaction témoignait d’un folklore de « gauche », ils ne percevaient pas deux très importantes significations.

La première consistait dans le fait que « leur » bourgeois habitait des châteaux, roulait en Jaguar ou en Rolls, mangeait du caviar et passait ses vacances dans de très chères croisières « Paquet ». Or, ils savaient très bien que le château était signe d’appartenance aristocratique, et que la Rolls ne signalait pas le bourgeois mais, le grand bourgeois. L’accumulation des signes prêtés aux bourgeois conduisait, pour la plupart, à un grand bourgeois, à un aristocrate – ce qui plaçait ce personnage imaginaire – très clairement décrit par l’imagerie sociale, bien plus haut, dans l’échelle sociale, qu’eux-mêmes. Ainsi, en plaçant ce bourgeois plus haut et souvent sous un angle malicieux, ils se détachaient de lui, le fuyaient, le refusaient.

S’il s’agissait, pour les participants au jeu, de cadres ayant des salaires de l’ordre du 12 000  à  15 000 francs, la « voiture bourgeoise » était une Mercedes, mais s’ils étaient des cadres supérieurs possédant une Mercedes, ou pouvant l’acheter, alors la « voiture bourgeoise » devenait Jaguar, puis Rolls.

Même s’ils avaient tous répondu, un jour avant, à la question-jeu : « Qui est bourgeois, ici ? » par : « Moi » (dit sur le ton de « moi, et je l’assure [ assume ? ], ils refusaient d’être bourgeois à travers leurs propres associations spontanées. Leur perception spontanée du monde était dirigée par le couple de mots « bourgeois » et « prolétaire », comme s’ils se réclamaient tous de la conception du monde d’un parti de gauche, ce qui n’était absolument pas le cas.

Pour que ce phénomène soit plus facilement perçu, l’animateur ajoutait, après les premiers commentaires-débats, encore deux mots : la fleur et l’oiseau, qui, combinés avec les mots-clés, donnaient comme réponse :

8a. L’oiseau bourgeois Aigle ; Vautour ; Perroquet 

8b. L’oiseau prolétaire Moineau ; Piaf ; Rouge-gorge ; Canari

9a. La fleur bourgeoise Orchidée, Lys, Anémone ; Hortensia

9b. La fleur prolétaire Marguerite ; Coquelicot ; Bleuet

 

L’oiseau bourgeois et la fleur prolétaire - Suite

Arrêt le jeudi 8 août 23 h

Cette fois, les participants avaient une clé pour relire le tableau du point de vue de sa charge affective. Ainsi, ils découvraient la deuxième signification importante : non seulement qu’ils fuyaient le bourgeois imaginaire, mais ils ne l’aimaient pas (fût-il en cachet) [ cachet ?], le satirisaient (la « femme bourgeoise » très « soignée » était aussi « snob », « luxe » [ supprimer, ou avide de luxe], « superficielle ») tandis qu’ils se penchaient , comme en un bain de tendresse, charitablement, sur le sort du prolétaire imaginaire. Leur bilan affectif contenait une sorte de culpabilité qui venait de s’ajouter à leur refus du grand bourgeois imaginaire.

Le fait que les signes qui avaient déclenché cette réaction appartenaient à un langage clos, qu’ils exorcisaient pour la plupart, ne faisait que renforcer le caractère manipulatoire des mots-clés en question. Ils étaient là et tout discours, dirigé contre eux en tant que mots manipulatoires, avec les arguments les plus solides, n’avait aucune prise sur l’effet mythologique affectif qu’ils produisaient chez le Récepteur.

L’irradiation sémantique produite par les mots-clés traversait allègrement le fragile mur de leurs opinions politiques déclarées. Parce qu’elle venait de loin, après des siècles de culpabilisation du Riche, et parce que médias, école, imagerie sociale étaient imprégnés d’une charge affective nettement codifiée et imposée par une propagande obsessionnelle de longue durée, sans aucun contrepoids du même genre.

N’avait-il pas intitulé, le metteur en scène Mehmet Ali, son spectacle donné au Théâtre de l’Est parisien : Dans eaux glacées du calcul égoïste (calcul bourgeois, bien sûr), en joignant trois mots-clés appartenant, les deux premiers, à la typologie populaire « glacé » (voir pages… « égoïste), et le troisième, sous-jacent, au langage politique (« bourgeois ») ? Et ne lui avait-il pas consacré un article, délirant d’enthousiasme, le chroniqueur Michel Cournot dans le Monde pour se réjouir de cet exploit propagandistique ? (°)

(°) M. Cournot « La Kermesse du Mehmet, au T.E.P. », le Monde du 16 avril 1976 :

[… ]Avec Mehmet , écrivait M. Cournot, le bouche à oreille est un chant de rossignol qui va plus vite que la lumière. « Dans les eaux glacées du calcul égoïste » va courir le monde, comme « le nuage amoureux », « … tout cela bruisse de soleil. Respire comme des bêtes dans un bois. Chante comme des abeilles dans une reine-claude éclatée. Danse comme des pommiers en fleurs. Tremble comme une mariée. Chante comme un ruisseau ».

Aurait-on pu s’imaginer que des éloges – un peu pompier, un peu eau-de-rose auraient été arrachés à un chroniqueur du si sobre et objectif journal le Monde – par un spectacle de propagande ? Mais, attention, il s’agissait d’un spectacle de propagande adressé aux enfants. « On les emmène là par classes entières – notait M. Cournot. En autocar. Et ces gosses d’une « intolérance incroyable »… « C’est peu dire qu’ils acceptent Mehmet. Ils l’embrassaient ».

Quoi, en effet, de plus « rossignol », de plus « reine-claude éclatée », de plus « abeille » que les manipulations politiques de gosses ?

Ce faisant, metteur-en-scène et chroniqueur, tous les deux des propagandistes, continuaient le jeu de la fleur bourgeoise et de l’oiseau prolétaire avec les moyens du théâtre. Enchantés tous les deux par leur trouvaille sémantique (glacé-égoïste-bourgeois) depuis longtemps épuisée par Brecht, ils s’amusaient à un jeu d’une facilité déconcertante, basé sur un automatisme résistant à toute épreuve.

Mais, ils étaient incapables de reconnaître dans la salle – et peut-être, non plus parmi leurs proches - le petit Jupiter Bifrons que ces vocables associés sont capables de réveiller dans tout récepteur francophone-qui-fréquente-les-médias. Ils ne voyaient pas, eux-mêmes, victimes de leur jeu sémantique, que leur Récepteur, partagé entre un Dr. Jekill « théoricien du bon sens et de l’efficacité économique », et un Mr. Hyde « doux socialiste utopique », aimait être culpabilisé. Ils ne comprenaient pas que la culpabilisation renforce, donne bonne conscience, tant qu’elle exerce ses pouvoirs à l’intérieur d’un domaine bien défini.

Pour l’observateur extérieur, ce processus semble avoir été engagé par le biais de la langue maternelle même, dont les connotations, bien plus que les définitions, étaient capables de germiner des mondes dichotomiques sous l’impact de couples de mots-clés appartenant aux langages politiques clos et autoritaires.

Jouissent aussi de ce pouvoir des couples de mots comme « Progressiste » et « Réactionnaire », « de Droite » et « de Gauche », mais avec bien moins de facilité et d’invention spontanée que «Bourgeois» et «Prolétaire».

Le dernier couple de mots, et même chacun des deux mots, séparément ont profondément pénétré l’imagerie populaire francophone, au niveau du « Chaleureux » et du « Froid », c’est-à-dire au niveau de la typologie populaire. Les hommes politiques français qui n’ont pas compris cela ont encore un long et épineux chemin devant eux, comme aussi les dirigeants des entreprises se momifiant, volontairement, dans un langage technocratique et superficiellement rationnel dans la communication sociale.

La communicabilité à l’intérieur de modèles culturels francophones devait être étudiée aussi du point de vue des schémas mythologiques-affectifs installés par les langages politiques ayant comme fonction la dichotomie du monde.

A travers ces schémas, la communicabilité jouit d’une qualité paradoxale : elle est maxima tant que les protagonistes n’essaient pas de penser raisonneurs. Tant qu’ils se laissent aller sous l’impact des mots-clés cités auparavant, une bonne partie des usagers du français acceptent et voient le monde divisé de la même manière entre Bons et Méchants, et vice-versa.

Il ne faut pas oublier que, dans les deux cas, nous nous référons à la perception dichotomique du monde, sous l’impact de couples de mots-clés du type « Bourgeois » et « Prolétaire » (ou sous l’impact d’autres signes spécifiques appartenant aux langages clos, et punitifs) suite à un conditionnement émotionnel langagier quotidien.

Les mots-clés étudiés dans les paragraphes précédents ont une caractéristique qui manquait aux autres provenant de la typologie populaire.

Par exemple, le mot-clé « froid » intégrait les mots « intelligent », « cultivé », « correct », « fidèle », de la même manière que le mot-clé « chaleureux » intégrait le mot « agressif ». Le pouvoir intégrateur du mot-clé « onctueux » était encore plus net, plus exhaustif, du point de vue émotionnel.

Cette intégration de sens, cette opération de liquidation sémantique des autres mots qui, jusqu’au moment d’assemblage dans la même phrase, gardaient une autre orientation affective, se produisait normalement, sans heurts, dans le cadre de l’habituelle cohérence langagière.

Les aiguilles des boussoles sémantiques tombaient au plus bas mais, dans cette position, elles continuaient de pointer vers une signification possible de chaque mot considéré. Monsieur Untel, homme intelligent, cultivé, correct et fidèle, mais aussi froid (distant ? hostile ? glacial ?) pouvait être soupçonné de carriérisme, de manque de cœur, de fanatisme (dogmatique) abstrait, désincarné, etc.

Le phénomène changeait dans le cas du mot-clé « onctueux », comme si un court-circuit sortait du jeu les mots-boussoles. Ils étaient là, avec leurs cadrans où les significations étaient inscrites des plus méritantes (en haut) jusqu’au plus désobligeantes (en bas), mais ils n’indiquaient rien, sauf leur propre dérèglement.

Il faut bien comprendre que cette description considère la réaction immédiate, spontanée, du Récepteur. La récupération de tout ce que nous avons nommé «significations estompées», «significations en filigrane», «appareil de classification typologique», etc. n’est pas instantanée. C’est seulement le premier choc émotionnel passé que ces mécanismes entrent en marche. Les significations découlant de l’imagerie sociale seront mises en place après le choix affectif imposé, conformément à une sémantique émotionnelle, elle aussi tributaire de la même imagerie, mais plus cachée, plus profonde, plus stable. Les considérations critiques et classificatoires, de plus en plus « pensées », ne peuvent pas s’échapper du carcan orientatif installé tout au début du processus.

Dans le cas du signal « onctueux », les aiguilles des mots-boussoles arrivent aux limites des cadrans, épuisant les champs sémantiques. C’est la réaction première, spontanée, du Récepteur. Elle se traduit par un refus net, par un rejet total du personnage.

Tout de suite après, de nouveaux champs sémantiques apparaissent, extérieurs à ceux épuisés, comme s’ils constituaient des extrapolations. C’est une fausse extrapolation, tout à fait apparente, mais qui se présente au récepteur comme une possibilité significative cohérente. Le processus, qui fait jaillir des significations, là où la source était épuisée, rappelle, en même temps, les vertus et les fonctions :

- du montage cinématographique (« l’effet Koulechov » (°)),

- de l’invention poétique, qui fait apparaître des champs sémantiques nouveaux, en dehors de la pratique langagière courante.

(°) Les « lois » de montage cinématographique expliquées par le cinéaste soviétique Lev Koulechov au professeur américain Steven P. Hill. Voir Von Barna Lumea ilmului (Le monde du film), Ed. Meridiane 1969, vol. I p. 805. en roumain.

Les mots-signaux provenant des langages clos, verticaux, punitifs, produisent à peu près le même effet sur les mots neutres.

Qu’est-ce que, pour nous, un « mot-neutre » ?

C’est un mot qui n’appartient pas à un quelconque langage engagé, qui ne présente pas des caractéristiques définissant les vocables spécifiques à ces langages. Il faut attirer l’attention sur le fait que les langages clos, verticaux, etc. ont donc des vocabulaires hautement spécifiques («lutte de classes», «exploitation capitaliste», «sang des ancêtres», «terroir», « foi », etc.) mais aussi des vocabulaires constitués par les populations de mots « contaminés » par utilisation fréquente, spécifique, et qui peuvent paraître neutres aux usagers non conditionnés (« travailleur », « bonheur », « libertés », etc. pour les staliniens français).

Les effets sémantiques déjà décrits et concernant les mots-clés « bourgeois » et « prolétaire » sont fonction du conditionnement du Récepteur.

Pour l’usager commun du français, les mots « contaminés » dont nous avons parlé ci-dessus restent des « mots neutres » et n’acquièrent de significations politiques que pour les initiés. Pour les mêmes usagers, la série de mots « intelligent », « cultivé », « fidèle » peut être utilisée dans un montage sémantique dont fait partie le mot-clé « bourgeois ». Les aiguilles des boussoles les pointeront vers le bas, mais l’assemblage n’est pas gênant, n’est pas « contre nature ». Pour l’usager du langage respectif clos, pour l’usager profondément conditionné du point de vue émotionnel et symbolique, le même assemblage pose des problèmes si on ajoute le mot «fidèle». C’est quoi un « bourgeois fidèle » ? Fidèle à qui ? A ses propres buts inhumains ? C’est un bourgeois religieux ? Fidèle, bêtement, à sa femme bourgeoise qui le trompe, comme dans une comédie de boulevard ?

N’importe comment, le mot « fidèle » perd entièrement sa qualité majeure, sa signification fondamentale, proche de celle du mot « loyal ». Un bourgeois loyal, voici ce qui paraît ridicule, voire absurde au Récepteur conditionné.

Sa perception spontanée de l’énoncé, contenant le mot-clé « Bourgeois » et le mot neutre «fidèle», passe par le rejet instantané du dernier. Dû au fait que le mot « fidèle » est bien chargé du point de vue émotionnel et symbolique, ses significations morales, romantiques, familiales rendent ce rejet encore plus net, plus automatique.

Après, au long des approches et corrections significatives qui jalonnent le processus de compréhension, le Récepteur conditionné pourra accepter ce mot contre nature (contre la nature profonde du mot-clé « Bourgeois »), mais cette acceptation se produira en dehors des champs sémantiques naturels du vocable « fidèle ». Le mot-neutre sera envisagé comme représentant strictement des défauts humains, conformément à une typologie, à la fois populaire, ouverte (fidélité stupide, bornée, lâche ou ridicule, risible, comme dans le cas de la comédie boulevardière) et une autre, close, engagée (fidélité envers les idéaux inhumains bourgeois ou fidélité du valet envers le maître patron). Les tracts politiques, dont nous parlerons à la fin de ce livre, contiennent de riches exemples dans ce sens.

Le mot-neutre spontanément éjecté de la phrase, puis accepté, mais sur un niveau sémantique caricatural, parodique, sarcastique, ne ressemble formellement pas à celui utilisé par les usagers non-conditionnés du français.

Le tour de passe-passe a lieu à l’abri graphique et sonore du signifiant. Pendant que celui-ci reste inscrit dans l’énoncé, mine de rien, le signifié est escamoté, remplacé avec un autre, et réinjecté dans le corps du signifiant imperturbable.

Nous assistons ici à l’un des processus qui transforment les signes en signaux. Dans ce sens, l’observation de l’idéologue doit être prise comme une loi qui vient d’être promulguée et qui définit les nouvelles frontières sémantiques du mot « fidèle ». Sur la base de cette loi, le territoire significatif de notre vocable rétrécit et, en même temps, fusionne avec le territoire significatif du mot-clé « Prolétaire » ou du mot-clé « Travailleur »(°) etc., pendant qu’il se sépare par un vrai pur, impénétrable, du territoire du mot clé « Bourgeois ».

(°) Caractérisant le langage des communistes français.

Dans la communication quotidienne, cela est quasi impossible. Les mots –c’est un lieu commun– ont deux sortes de frontières sémantiques :

- les premières sont les frontières qui résultent de la pratique quotidienne (à la fois des dénotations et des connotations) et qui varient lentement dans le temps par le groupe d’usagers concerné. Dans cet espace clairement codifié, il est difficile de parler ou de se représenter des lunes en tôle (Garcia Lorca), des montres molles (Salvador Dali). Cela semble incongru, ou, pour utiliser une remarque encore plus stéréotypée, « surréaliste ».

- les deuxièmes s’échelonnent sur des niveaux figuratifs, métaphoriques, allusifs et rendent possibles les « quelque deux cent cinquante figures distinguées par la rhétorique classique » (°).

(°) Jean Cohen , Structure du langage poétique , Ed. Flammarion, 1978, P. 49

En fin de compte, pour les poètes, les mots n’ont pas de frontières sémantiques. Tout peut être associé à tout. La loi du montage métaphorique, ce mécanisme surprenant qui rend sensée n’importe quelle combinaison de signes, se chargera des assemblages les plus choquants.

Le phénomène de rejet, d’incompatibilité sémantique absolue, tel que nous l’avons décrit dans ces dernières pages, n’appartient qu’aux relations « normales » que les mots entretiennent dans la communication quotidienne. Il est purement et simplement non envisageable pour la poésie. Et si nous remplacions les mots par des objets – pour rendre notre tâche encore plus difficile – des expériences très amusantes nous prouvent que les « objets impossibles » n’existent pas.

Nous pouvons combiner n’importe quoi, comme dans les séances de créativité. Il y aura toujours un domaine, réel ou fictif ou incongru, où l’objet impossible pourra fonctionner. Ainsi, il y aura des chaussures en fumée pour marcher sur les nuages, des montres en yoghourt pour les affamés du temps, malades d’un ulcère, etc. Notre expérience dans les séminaires de créativité montre que des populations très diversifiées du point de vue de l’âge, de la profession, de la scolarité, communiquent tout à fait aisément en utilisant ces assemblages de vocables. L’envers est bien plus difficile et demande un long et tortueux conditionnement.

Le rejet d’un mot ou l’incompatibilité sémantique absolue, représentent l’aspect langagier d’un apprentissage basé sur la transformation des signes en signaux, détruisant par là même un processus culturel et historique extrêmement riche. D’ailleurs, et nous le verrons plus tard, les usagers d’une langue, après avoir subi ce type de conditionnement langagier, tendent et arrivent à mettre au point un autre système de signes à la place de celui qui vient d’être dangereusement appauvri ou aliéné, pour subvenir à leurs besoins fondamentaux d’expression. Tous les livres de Soljenitsyne, le Leonid Plioutch, de Milan Kundera, de Michel Heller, sans exception, contiennent des références sur ce sujet. Dans son premier livre, publié en France, Dans le carnaval de l’histoire . Mémoires , Léonid Plioutch décrit et commente les « argots » mis en place pour une communication parallèle et apocryphe à l’abri de celle officielle. Malheureusement, les études consacrées à la communication en pays totalitaire ne font que commencer. (1)

(1) « Mots/Ordinateurs/Textes _ Sociétés » 11 octobre 1985, Editions Revue de la Fondation nationale des Sciences politiques.

Quant aux langages totalitaires proprement dits, l’œuvre de J.P. Faye consacrée au langage nazi allemand n’a pas de correspondant pour les langages clos, verticaux, punitifs se réclamant du marxisme ou du khomeynisme.

Les derniers exemples attirent notre attention sur une qualité des mots-clés qui n’a pas encore été mentionné (voir pages 58 et 77).

Il s’agit de la capacité de rejet découlant d’une incompatibilité sémantique absolue.

Nous avons vu que cette qualité ne peut pas être rencontrée dans la pratique normale de la langue de la langue par ses usagers non conditionnés.

Ce phénomène devient possible à l’intérieur des territoires linguistiques créés, délimités et contrôlés par le type de langage esquissé dans les précédentes pages.

Sur notre tableau de boussoles, cela se traduit par un blocage du système qui ne peut pas être résolu que par l’éviction d’un mot-boussole. Pour que le système se remette en marche, il suffit d’enlever ou le mot-signal ou le mot-neutre. Cela correspond a un choix fait entre la pratique normale de la langue en sa totalité et la pratique singulière, hyper-ritualisée du langage clos, vertical, considéré.

En gardant les proportions, cette métaphore magnétique des champs sémantiques peut faciliter la compréhension des relations que les mots entretiennent entre eux, sans essayer pour autant d’absolutiser les conclusions et en rappelant qu’il s’agit d’un jeu.

Notre première approche du signe, très spécial, représenté par le mot-clé, a mis en évidence une série de caractéristiques le concernant d’une manière permanente.

Ces qualités ou caractéristiques rendaient le signe appelé par nous mot-clé :

a ) puissamment irradiant sémantiquement,

b ) opaque sémantiquement,

c ) linéaire,

d ) dichotomique (tout ou rien).

La dernière caractéristique a un caractère moins permanent. Elle ne peut être mise en évidence dans sa totalité qu’à l’intérieur des territoires linguistiques spéciaux. Là, elle se concentre sur des -vocales sensées– et la langue proprement dite.

Considérés du point de vue de l’évolution des systèmes de signes – des plus pauvres vers les plus riches, des plus simples vers les plus complexes, des plus raides vers les plus souples – ils constituent, certainement, un regret. Si nous nous référons aux langages de conditionnement – politiques, religieux, racistes, nationalistes et autres – ce regret est encore plus évident sur le plan sémantique dénotatif, les signaux en question réclamant d’une sémantique apparemment symbolique et fondamentalement émotionnelle.

Leur caractère émotionnel primordial, traduisible en « oui » manifeste d’une manière plus accusée pour l’aspect « rien », le mot-clé devenant éjecteur (éjectable), suite à l’incompatibilité sémantique absolue créée par sa présence dans l’énoncé.

Les propriétés et les fonctions des mots-clés leur accordent une place spéciale dans le cadre de la communication humaine, située quelque part entre les langages non-parlés – du genre des modulations ou « non » en langage binaire, reste le même chez tous les éléments d’un langage clos, vertical, autoritaire chaque élément peut s’identifier à l’autre formant un ensemble de «oui» et un ensemble de « non ».

Ainsi, la phrase : « A est non seulement bourgeois, mais capitaliste, exploiteur, réactionnaire », ou « A est bourgeois, bourgeois, bourgeois, bourgeois » (en dehors du tout effet rhétorique ou poétique).

Avec quelques procédés rhétoriques communs, l’auteur du message peut accomplir le montage suivant, en forme de phrase (nous remplacerons les procédés rhétoriques par des flèches) : A est bourgeois – réactionnaire – impérialiste – facho – phallocrate – sordide – voleur. La lecture de la suite des mots peut être entreprise en sens inverse, commencée au milieu du circuit, à un tiers, etc... change.

Si nous passons du langage stalinien à celui chiite-intégriste développé par l’ayatollah Rouholah Khomeiny, nous pouvons écrire : A est hypocrite – vendu aux impérialistes – corrompu par l’Occident-bordel – sordide – voleur – sodomisé (°)

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