Langage et Lynchage
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L'oiseau bourgeois et la fleur proletaire Dans les prochains numéros: - Le langage marxistoide.Introduction. - Le langage marxistoide. Micro-dictionnaire. - Le méchoui politique - La langue du 3émé Reich et les nazillons français |
5/7/2005 L’oiseau bourgeois et la fleur prolétaire La puissance, les
caractéristiques des mots-clés (mots-clés seront définis dans l’article suivant)
se révèlent bien plus nettement dans le domaine des langages politiques. Toute
langue soumise à la pression de ces langages ou, plutôt, de ces systèmes de
signes présentés comme des langages «normaux» - est irradiée à des profondeurs
insoupçonnables. Dans ce rapport de force, la langue, en sa totalité, joue le
rôle d’un «mot-neutre» d’un langage politique clos – même réduit à un seul
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L’irradiation, la
liquidation des territoires sémantiques, forgés tout au long de l’histoire d’un
peuple, sous l’impact d’un seul mot-clé appartenant aux langage clos,
dichotomiques, punitifs, ne sont pas du tout évidentes pour leurs usagers.
Candidement, spontanément, ils s’inscrivent dans une communication linéaire et
univoque qui, du dehors, et après avertissement, leur paraîtrait caricaturale.
Mais, du dedans, tout leur semble naturel, réaliste, explicable et leurs
explications ressemblent à celles données par les sujets sous
hypnose.
Comme d’habitude, un exemple
pourrait mieux décrire le phénomène et ses conséquences. Cet exemple a été
vérifié par nous dans le cadre des exercices appliqués de communication avec des
populations de différents âges, professions, sexes, provenant tous d’une culture
francophone européenne, fréquentant moyennement les médias, et au courant grosso modo des aléas les plus
développés de la vie politique de leur pays. Mis devant les questions jeux du
type : « Etes-vous de droite », ou « de gauche » , de « centre droite » ou de «
centre gauche » sans devoir définir les concepts et en ayant le droit de reconsidérer chaque
fois leur appartenance, ils s’étaient déclarés à tour de rôle ou en même temps :
- de
droite
- de centre
droite
- du
centre
- de centre
gauche
- de
gauche
et, rarement, « d’extrême
droite ».
Quelques heures plus tard,
invités à nommer les thèmes les plus fréquents de leurs discussions type « café
de commerce », ils avaient proposé les thèmes suivants : maison, argent, femme,
voiture, école, loisirs, nourriture, etc.
A ces vocables, l’animateur
du jeu avait ajouté encore deux vocables : « bourgeois» et
«prolétaire». Puis, il avait invité les participants à combiner les mots écrits
sur deux colonnes :
maison
argent
femme
bourgeois
voiture
et
école prolétaire
loisirs
nourriture
deux par deux, ce qui
conclut à quatorze combinaisons [ il en manque]:
maison bourgeoise,
maison prolétaire
argent bourgeois,
argent prolétaire
femme bourgeoise,
femme prolétaire
etc…
Les participants au jeu
devaient noter les associations que ces combinaisons produisaient dans leur
esprit tout à fait spontanément. Ou, s’il n’y avait pas d’associations, ne rien
noter.
D’habitude, les réponses
étaient du genre :
1a . Argent bourgeois Beaucoup ; Action ; Banque ;
Travail ; Argent 
1b. Argent prolétaire Salaire ; Pas d’argent ; Peu
2a . Maison bourgeoise Palais ; Grande ; Villa ;
Château maître ; Piscine
2b. Maison prolétaire H.L.M ; Cité ouvrière ; Villa
3a. Femme bourgeoise Luxe ; Mode ; Superficielle ;
Soignée 
3b. Femme prolétaire Travailleuse ; Lessive ;
Enfants ; Mal soignée ; Militante ; C.G.T, 
Fatigue 
4a .Voiture bourgeoise Mercedes ; Grosse ; Deux
voitures ; 604 (Peugeot) 
Standing 
4b. Voiture prolétaire 2 CV ; Nécessité ; Luxe [
luxe ?] 
5a. Ecole bourgeoise Sérieuse ; Université ;
Privée ; E.N.A. : Classe
5b. Ecole prolétaire Révolutionnaire ;
Laïque 
6a. Loisirs bourgeois Croisière « Paquet » ; Club
Méditerranée 
6b. Loisirs prolétaires Vélo ; Foot ; Bistrot ;
Travail ; Jardinage 
7a. Nourriture bourgeoise Caviar ; Foie gras ;
Abondante ; Luxueuse 
7b. Nourriture prolétaire Pommes de terre ; Patates ;
Cantine ; Gros rouge 
Devant ce tableau, les
participants au jeu, tout en observant qu’il s’agissait de stéréotypes, étaient
tentés, par une explication de bon sens : les nantis achètent des produits plus
chers (château, Rolls, caviar, etc.) et les pauvres les moins chers (chaumière,
Petite Renault, patates, etc.). Ils reconnaissaient, en même temps, qu’un sujet
américain, ayant un statut social, un âge correspondant aux leurs, n’aurait pas
pu donner de réponses si nettes, si dichotomiques.
Mais, tout en reconnaissant
le caractère stéréotypé de réponses (il y avait toujours un grand nombre de
châteaux, de Mercedes, de Rolls, de caviar, de patates, de Hlm, etc. ) du fait
que cette réaction témoignait d’un folklore de « gauche », ils ne percevaient
pas deux très importantes significations.
La première consistait dans
le fait que « leur » bourgeois habitait des châteaux, roulait en Jaguar ou en
Rolls, mangeait du caviar et passait ses vacances dans de très chères croisières « Paquet ». Or,
ils savaient très bien que le château était signe d’appartenance
aristocratique, et que la Rolls ne signalait pas le bourgeois mais, le grand bourgeois. L’accumulation des
signes prêtés aux bourgeois conduisait, pour la plupart, à un grand bourgeois, à un aristocrate – ce qui plaçait ce
personnage imaginaire – très clairement décrit par l’imagerie sociale, bien plus
haut, dans l’échelle sociale, qu’eux-mêmes. Ainsi, en plaçant ce bourgeois plus haut et souvent sous
un angle malicieux, ils se détachaient de lui, le fuyaient, le
refusaient.
S’il s’agissait, pour les
participants au jeu, de cadres ayant des salaires de l’ordre du 12 000 à
15 000 francs, la « voiture bourgeoise » était une Mercedes, mais s’ils
étaient des cadres supérieurs possédant une Mercedes, ou pouvant l’acheter,
alors la « voiture bourgeoise » devenait Jaguar, puis
Rolls.
Même s’ils avaient tous
répondu, un jour avant, à la question-jeu : « Qui est bourgeois, ici ? » par : «
Moi » (dit sur le ton de « moi, et je l’assure [ assume ? ], ils refusaient d’être bourgeois à travers leurs propres
associations spontanées. Leur perception spontanée du monde était dirigée par le
couple de mots « bourgeois » et « prolétaire », comme s’ils se réclamaient tous de la conception du monde d’un
parti de gauche, ce qui n’était absolument pas le cas.
Pour que ce phénomène soit
plus facilement perçu, l’animateur ajoutait, après les premiers
commentaires-débats, encore deux mots : la fleur et l’oiseau, qui, combinés avec
les mots-clés, donnaient comme réponse :
8a. L’oiseau
bourgeois Aigle ; Vautour ; Perroquet 
8b. L’oiseau
prolétaire Moineau ; Piaf ; Rouge-gorge ; Canari
9a. La fleur
bourgeoise Orchidée, Lys, Anémone ; Hortensia
9b. La fleur
prolétaire Marguerite ; Coquelicot ; Bleuet
L’oiseau bourgeois et la
fleur prolétaire - Suite
Arrêt le jeudi 8 août 23 h
Cette fois, les participants
avaient une clé pour relire le tableau du point de vue de sa charge affective.
Ainsi, ils découvraient la deuxième signification importante : non seulement
qu’ils fuyaient le bourgeois
imaginaire, mais ils ne l’aimaient
pas (fût-il en cachet) [ cachet ?], le satirisaient (la « femme bourgeoise »
très « soignée » était aussi « snob », « luxe » [ supprimer, ou avide de luxe],
« superficielle ») tandis qu’ils se
penchaient , comme en un bain de tendresse, charitablement, sur le sort du prolétaire imaginaire. Leur bilan
affectif contenait une sorte de culpabilité qui venait de s’ajouter à leur refus
du grand bourgeois imaginaire.
Le fait que les signes qui avaient déclenché cette réaction appartenaient à un langage clos, qu’ils exorcisaient pour la plupart, ne faisait que renforcer le caractère manipulatoire des mots-clés en question. Ils étaient là et tout discours, dirigé contre eux en tant que mots manipulatoires, avec les arguments les plus solides, n’avait aucune prise sur l’effet mythologique affectif qu’ils produisaient chez le Récepteur. L’irradiation sémantique
produite par les mots-clés traversait allègrement le fragile mur de leurs
opinions politiques déclarées. Parce qu’elle venait de loin, après des siècles
de culpabilisation du Riche, et parce que médias, école, imagerie sociale
étaient imprégnés d’une charge affective nettement codifiée et imposée par une
propagande obsessionnelle de longue durée, sans aucun contrepoids du même
genre.
N’avait-il pas intitulé, le
metteur en scène Mehmet Ali, son spectacle donné au Théâtre de l’Est parisien :
Dans eaux glacées du calcul égoïste (calcul bourgeois,
bien sûr), en joignant trois mots-clés appartenant, les deux premiers, à la
typologie populaire « glacé » (voir pages… « égoïste), et le troisième,
sous-jacent, au langage politique (« bourgeois ») ? Et ne lui avait-il pas
consacré un article, délirant d’enthousiasme, le chroniqueur Michel Cournot dans
le Monde pour se réjouir de cet
exploit propagandistique ? (°)
(°) M. Cournot « La Kermesse
du Mehmet, au T.E.P. », le Monde du
16 avril 1976 :
[… ]Avec Mehmet , écrivait M. Cournot, le bouche à oreille est un chant de rossignol qui va plus vite que la lumière. « Dans les eaux glacées du calcul égoïste » va courir le monde, comme « le nuage amoureux », « … tout cela bruisse de soleil. Respire comme des bêtes dans un bois. Chante comme des abeilles dans une reine-claude éclatée. Danse comme des pommiers en fleurs. Tremble comme une mariée. Chante comme un ruisseau ». Aurait-on pu s’imaginer que
des éloges – un peu pompier, un peu eau-de-rose auraient été arrachés à un
chroniqueur du si sobre et objectif journal le Monde – par un spectacle de
propagande ? Mais, attention, il s’agissait d’un spectacle de propagande adressé
aux enfants. « On les emmène là par classes entières – notait M. Cournot. En
autocar. Et ces gosses d’une « intolérance incroyable »… « C’est peu dire
qu’ils acceptent Mehmet. Ils l’embrassaient ».
Quoi, en effet, de plus «
rossignol », de plus « reine-claude éclatée », de plus « abeille » que les
manipulations politiques de gosses ?
Ce faisant, metteur-en-scène
et chroniqueur, tous les deux des propagandistes, continuaient le jeu de la
fleur bourgeoise et de l’oiseau prolétaire avec les moyens du théâtre. Enchantés
tous les deux par leur trouvaille sémantique (glacé-égoïste-bourgeois) depuis
longtemps épuisée par Brecht, ils s’amusaient à un jeu d’une facilité
déconcertante, basé sur un automatisme résistant à toute
épreuve.
Mais, ils étaient incapables
de reconnaître dans la salle – et peut-être, non plus parmi leurs proches - le
petit Jupiter Bifrons que ces vocables associés sont capables de réveiller dans
tout récepteur francophone-qui-fréquente-les-médias. Ils ne voyaient pas,
eux-mêmes, victimes de leur jeu sémantique, que leur Récepteur, partagé entre un
Dr. Jekill « théoricien du bon sens et de l’efficacité économique », et un Mr.
Hyde « doux socialiste utopique », aimait être culpabilisé. Ils ne comprenaient pas que
la culpabilisation renforce, donne bonne conscience, tant qu’elle exerce ses
pouvoirs à l’intérieur d’un domaine bien défini.
Pour l’observateur
extérieur, ce processus semble avoir été engagé par le biais de la langue
maternelle même, dont les connotations, bien plus que les définitions, étaient
capables de germiner des mondes dichotomiques sous l’impact de couples de
mots-clés appartenant aux langages politiques clos et
autoritaires.
Jouissent aussi de ce
pouvoir des couples de mots comme « Progressiste » et « Réactionnaire », « de
Droite » et « de Gauche », mais avec bien moins de facilité et d’invention
spontanée que «Bourgeois» et «Prolétaire».
Le dernier couple de mots,
et même chacun des deux mots, séparément ont profondément pénétré l’imagerie
populaire francophone, au niveau du « Chaleureux » et du « Froid », c’est-à-dire
au niveau de la typologie populaire. Les hommes politiques français qui n’ont
pas compris cela ont encore un long et épineux chemin devant eux, comme aussi
les dirigeants des entreprises se momifiant, volontairement, dans un langage
technocratique et superficiellement rationnel dans la communication
sociale.
La communicabilité à
l’intérieur de modèles culturels francophones devait être étudiée aussi du point
de vue des schémas mythologiques-affectifs installés par les langages politiques
ayant comme fonction la dichotomie du monde.
A travers ces schémas, la
communicabilité jouit d’une qualité paradoxale : elle est maxima tant que les
protagonistes n’essaient pas de penser raisonneurs. Tant qu’ils se laissent
aller sous l’impact des mots-clés cités auparavant, une bonne partie des usagers
du français acceptent et voient le monde divisé de la même manière entre Bons et
Méchants, et vice-versa.
Il ne faut pas oublier que,
dans les deux cas, nous nous référons à la perception dichotomique du monde,
sous l’impact de couples de mots-clés du type « Bourgeois » et « Prolétaire »
(ou sous l’impact d’autres signes spécifiques appartenant aux langages clos, et
punitifs) suite à un conditionnement émotionnel langagier
quotidien.
Les mots-clés étudiés dans
les paragraphes précédents ont une caractéristique qui manquait aux autres
provenant de la typologie populaire.
Par exemple, le mot-clé «
froid » intégrait les mots « intelligent », « cultivé », « correct », « fidèle
», de la même manière que le mot-clé « chaleureux » intégrait le mot « agressif
». Le pouvoir intégrateur du mot-clé « onctueux » était encore plus net, plus
exhaustif, du point de vue émotionnel.
Cette intégration de sens,
cette opération de liquidation sémantique des autres mots qui, jusqu’au moment
d’assemblage dans la même phrase, gardaient une autre orientation affective, se
produisait normalement, sans heurts, dans le cadre de l’habituelle cohérence
langagière.
Les aiguilles des boussoles
sémantiques tombaient au plus bas mais, dans cette position, elles continuaient
de pointer vers une signification possible de chaque mot considéré. Monsieur
Untel, homme intelligent, cultivé, correct et fidèle, mais aussi froid (distant ? hostile ? glacial ?)
pouvait être soupçonné de carriérisme, de manque de cœur, de fanatisme
(dogmatique) abstrait, désincarné, etc.
Le phénomène changeait dans
le cas du mot-clé « onctueux », comme si un court-circuit sortait du jeu les
mots-boussoles. Ils étaient là, avec leurs cadrans où les significations étaient
inscrites des plus méritantes (en haut) jusqu’au plus désobligeantes (en bas),
mais ils n’indiquaient rien, sauf leur propre dérèglement.
Il faut bien comprendre que
cette description considère la réaction
immédiate, spontanée, du Récepteur. La récupération de tout ce que nous
avons nommé «significations estompées», «significations en filigrane», «appareil
de classification typologique», etc. n’est pas instantanée. C’est seulement
le premier choc émotionnel passé que ces mécanismes entrent en marche. Les
significations découlant de l’imagerie sociale seront mises en place après le choix affectif imposé,
conformément à une sémantique émotionnelle, elle aussi tributaire de la même
imagerie, mais plus cachée, plus profonde, plus stable. Les considérations
critiques et classificatoires, de plus en plus « pensées », ne peuvent pas
s’échapper du carcan orientatif installé tout au début du
processus.
Dans le cas du signal «
onctueux », les aiguilles des mots-boussoles arrivent aux limites des cadrans,
épuisant les champs sémantiques. C’est la réaction première, spontanée, du
Récepteur. Elle se traduit par un refus net, par un rejet total du
personnage.
Tout de suite après, de
nouveaux champs sémantiques apparaissent, extérieurs à ceux épuisés, comme s’ils
constituaient des extrapolations. C’est une fausse extrapolation, tout à fait
apparente, mais qui se présente au récepteur comme une possibilité significative
cohérente. Le processus, qui fait jaillir des significations, là où la source
était épuisée, rappelle, en même temps, les vertus et les fonctions :
- du montage
cinématographique (« l’effet Koulechov » (°)),
- de l’invention poétique,
qui fait apparaître des champs sémantiques nouveaux, en dehors de la pratique
langagière courante.
(°) Les « lois » de montage
cinématographique expliquées par le cinéaste soviétique Lev Koulechov au
professeur américain Steven P. Hill. Voir Von Barna Lumea ilmului (Le monde du film), Ed.
Meridiane 1969, vol. I p. 805. en roumain.
Les mots-signaux provenant
des langages clos, verticaux, punitifs, produisent à peu près le même effet sur
les mots neutres.
Qu’est-ce que, pour nous, un
« mot-neutre » ?
C’est un mot qui
n’appartient pas à un quelconque langage engagé, qui ne présente pas des
caractéristiques définissant les vocables spécifiques à ces langages. Il faut
attirer l’attention sur le fait que les langages clos, verticaux, etc. ont donc
des vocabulaires hautement spécifiques («lutte de classes», «exploitation
capitaliste», «sang des ancêtres», «terroir», « foi », etc.) mais aussi des
vocabulaires constitués par les populations de mots « contaminés » par
utilisation fréquente, spécifique, et qui peuvent paraître neutres aux usagers
non conditionnés (« travailleur », « bonheur », « libertés », etc. pour les
staliniens français).
Les effets sémantiques déjà
décrits et concernant les mots-clés « bourgeois » et « prolétaire » sont
fonction du conditionnement du Récepteur.
Pour l’usager commun du
français, les mots « contaminés » dont nous avons parlé ci-dessus restent des «
mots neutres » et n’acquièrent de significations politiques que pour les
initiés. Pour les mêmes usagers, la série de mots « intelligent », « cultivé »,
« fidèle » peut être utilisée dans un montage sémantique dont fait partie le
mot-clé « bourgeois ». Les aiguilles des boussoles les pointeront vers le bas,
mais l’assemblage n’est pas gênant, n’est pas « contre nature ». Pour l’usager
du langage respectif clos, pour l’usager profondément conditionné du point de
vue émotionnel et symbolique, le même assemblage pose des problèmes si on ajoute
le mot «fidèle». C’est quoi un « bourgeois fidèle » ? Fidèle à qui ? A ses
propres buts inhumains ? C’est un bourgeois religieux ? Fidèle, bêtement, à sa
femme bourgeoise qui le trompe, comme dans une comédie de boulevard
?
N’importe comment, le mot «
fidèle » perd entièrement sa qualité majeure, sa signification fondamentale,
proche de celle du mot « loyal ». Un bourgeois loyal, voici ce qui paraît
ridicule, voire absurde au Récepteur conditionné.
Sa perception spontanée de
l’énoncé, contenant le mot-clé « Bourgeois » et le mot neutre «fidèle», passe
par le rejet instantané du dernier. Dû au fait que le mot « fidèle » est bien
chargé du point de vue émotionnel et symbolique, ses significations morales,
romantiques, familiales rendent ce rejet encore plus net, plus
automatique.
Après, au long des approches
et corrections significatives qui jalonnent le processus de compréhension, le
Récepteur conditionné pourra accepter ce mot contre nature (contre la nature
profonde du mot-clé « Bourgeois »), mais cette acceptation se produira en dehors
des champs sémantiques naturels du vocable « fidèle ». Le mot-neutre sera
envisagé comme représentant strictement des défauts humains, conformément à une
typologie, à la fois populaire, ouverte (fidélité stupide, bornée, lâche ou
ridicule, risible, comme dans le cas de la comédie boulevardière) et une autre,
close, engagée (fidélité envers les idéaux inhumains bourgeois ou fidélité du
valet envers le maître patron). Les tracts politiques, dont nous parlerons à la
fin de ce livre, contiennent de riches exemples dans ce
sens.
Le mot-neutre spontanément
éjecté de la phrase, puis accepté, mais sur un niveau sémantique caricatural,
parodique, sarcastique, ne ressemble formellement pas à celui utilisé par les
usagers non-conditionnés du français.
Le tour de passe-passe a
lieu à l’abri graphique et sonore du signifiant. Pendant que celui-ci reste
inscrit dans l’énoncé, mine de rien, le signifié est escamoté, remplacé avec un
autre, et réinjecté dans le corps du signifiant
imperturbable.
Nous assistons ici à l’un
des processus qui transforment les signes en signaux. Dans ce sens,
l’observation de l’idéologue doit être prise comme une loi qui vient d’être
promulguée et qui définit les nouvelles frontières sémantiques du mot « fidèle
». Sur la base de cette loi, le territoire significatif de notre vocable
rétrécit et, en même temps, fusionne avec le territoire significatif du mot-clé
« Prolétaire » ou du mot-clé « Travailleur »(°) etc., pendant qu’il se sépare
par un vrai pur, impénétrable, du territoire du mot clé « Bourgeois
».
(°) Caractérisant le langage
des communistes français.
Dans la communication
quotidienne, cela est quasi impossible. Les mots –c’est un lieu commun– ont deux
sortes de frontières sémantiques :
- les premières sont les
frontières qui résultent de la pratique quotidienne (à la fois des dénotations
et des connotations) et qui varient lentement dans le temps par le groupe
d’usagers concerné. Dans cet espace clairement codifié, il est difficile de
parler ou de se représenter des lunes en tôle (Garcia Lorca), des montres molles
(Salvador Dali). Cela semble incongru, ou, pour utiliser une remarque encore
plus stéréotypée, « surréaliste ».
- les deuxièmes
s’échelonnent sur des niveaux figuratifs, métaphoriques, allusifs et rendent
possibles les « quelque deux cent cinquante figures distinguées par la
rhétorique classique » (°).
(°) Jean Cohen , Structure du langage poétique , Ed.
Flammarion, 1978, P. 49
En fin de compte, pour les
poètes, les mots n’ont pas de frontières sémantiques. Tout peut être associé à
tout. La loi du montage métaphorique, ce mécanisme surprenant qui rend sensée
n’importe quelle combinaison de signes, se chargera des assemblages les plus
choquants.
Le phénomène de rejet,
d’incompatibilité sémantique absolue, tel que nous l’avons décrit dans ces
dernières pages, n’appartient qu’aux relations « normales » que les mots
entretiennent dans la communication quotidienne. Il est purement et simplement
non envisageable pour la poésie. Et si nous remplacions les mots par des objets
– pour rendre notre tâche encore plus difficile – des expériences très amusantes
nous prouvent que les « objets impossibles » n’existent
pas.
Nous pouvons combiner
n’importe quoi, comme dans les séances de créativité. Il y aura toujours un
domaine, réel ou fictif ou incongru, où l’objet impossible pourra fonctionner.
Ainsi, il y aura des chaussures en fumée pour marcher sur les nuages, des
montres en yoghourt pour les affamés du temps, malades d’un ulcère, etc. Notre
expérience dans les séminaires de créativité montre que des populations très
diversifiées du point de vue de l’âge, de la profession, de la scolarité,
communiquent tout à fait aisément en
utilisant ces assemblages de vocables. L’envers est bien plus difficile et
demande un long et tortueux conditionnement.
Le rejet d’un mot ou l’incompatibilité sémantique absolue,
représentent l’aspect langagier d’un apprentissage basé sur la transformation
des signes en signaux, détruisant par là même un processus culturel et
historique extrêmement riche. D’ailleurs, et nous le verrons plus tard, les
usagers d’une langue, après avoir subi ce type de conditionnement langagier,
tendent et arrivent à mettre au point un autre système de signes à la place de
celui qui vient d’être dangereusement appauvri ou aliéné, pour subvenir à leurs
besoins fondamentaux d’expression. Tous les livres de Soljenitsyne, le Leonid
Plioutch, de Milan Kundera, de Michel Heller, sans exception, contiennent des
références sur ce sujet. Dans son premier livre, publié en France, Dans le carnaval de l’histoire .
Mémoires , Léonid Plioutch décrit et commente les « argots » mis en place
pour une communication parallèle et apocryphe à l’abri de celle officielle.
Malheureusement, les études consacrées à la communication en pays totalitaire ne
font que commencer. (1)
(1) «
Mots/Ordinateurs/Textes _ Sociétés » 11 octobre 1985, Editions Revue de la Fondation nationale des Sciences
politiques.
Quant aux langages totalitaires proprement dits,
l’œuvre de J.P. Faye consacrée au langage nazi allemand n’a pas de correspondant
pour les langages clos, verticaux, punitifs se réclamant du marxisme ou du
khomeynisme.
Les derniers exemples
attirent notre attention sur une qualité des mots-clés qui n’a pas encore été
mentionné (voir pages 58 et 77).
Il s’agit de la capacité de
rejet découlant d’une incompatibilité sémantique absolue.
Nous avons vu que cette
qualité ne peut pas être rencontrée dans la pratique normale de la langue de la
langue par ses usagers non conditionnés.
Ce phénomène devient
possible à l’intérieur des territoires linguistiques créés, délimités et
contrôlés par le type de langage esquissé dans les précédentes
pages.
Sur notre tableau de
boussoles, cela se traduit par un blocage du système qui ne peut pas être résolu
que par l’éviction d’un mot-boussole. Pour que le système se remette en marche,
il suffit d’enlever ou le mot-signal
ou le mot-neutre. Cela correspond a
un choix fait entre la pratique normale de la langue en sa totalité et la
pratique singulière, hyper-ritualisée du langage clos, vertical, considéré.
En gardant les proportions,
cette métaphore magnétique des champs sémantiques peut faciliter la
compréhension des relations que les mots entretiennent entre eux, sans essayer
pour autant d’absolutiser les conclusions et en rappelant qu’il s’agit d’un
jeu.
Notre première approche du
signe, très spécial, représenté par le mot-clé, a mis en évidence une série de
caractéristiques le concernant d’une manière permanente.
Ces qualités ou
caractéristiques rendaient le signe appelé par nous mot-clé
:
a ) puissamment irradiant
sémantiquement,
b ) opaque
sémantiquement,
c )
linéaire,
d ) dichotomique (tout ou
rien).
La dernière caractéristique
a un caractère moins permanent. Elle ne peut être mise en évidence dans sa
totalité qu’à l’intérieur des territoires linguistiques spéciaux. Là, elle se
concentre sur des -vocales sensées– et la langue proprement
dite.
Considérés du point de vue
de l’évolution des systèmes de signes – des plus pauvres vers les plus riches,
des plus simples vers les plus complexes, des plus raides vers les plus souples
– ils constituent, certainement, un regret. Si nous nous référons aux langages
de conditionnement – politiques, religieux, racistes, nationalistes et autres –
ce regret est encore plus évident sur le plan sémantique dénotatif, les signaux
en question réclamant d’une sémantique apparemment symbolique et
fondamentalement émotionnelle.
Leur caractère émotionnel
primordial, traduisible en « oui » manifeste d’une manière plus accusée pour
l’aspect « rien », le mot-clé
devenant éjecteur (éjectable), suite à l’incompatibilité sémantique absolue
créée par sa présence dans l’énoncé.
Les propriétés et les
fonctions des mots-clés leur accordent une place spéciale dans le cadre de la
communication humaine, située quelque part entre les langages non-parlés – du
genre des modulations ou « non » en
langage binaire, reste le même chez tous les éléments d’un langage clos,
vertical, autoritaire chaque élément peut s’identifier à l’autre formant un
ensemble de «oui» et un ensemble de «
non ».
Ainsi, la phrase : « A est
non seulement bourgeois, mais capitaliste, exploiteur, réactionnaire », ou « A
est bourgeois, bourgeois, bourgeois, bourgeois » (en dehors du tout effet
rhétorique ou poétique).
Avec quelques procédés
rhétoriques communs, l’auteur du message peut accomplir le montage suivant, en
forme de phrase (nous remplacerons les procédés rhétoriques par des flèches) : A
est bourgeois – réactionnaire – impérialiste – facho – phallocrate – sordide –
voleur. La lecture de la suite des mots peut être entreprise en sens inverse,
commencée au milieu du circuit, à un tiers, etc... change.
Si nous passons du langage
stalinien à celui chiite-intégriste développé par l’ayatollah Rouholah Khomeiny,
nous pouvons écrire : A est hypocrite – vendu aux impérialistes – corrompu par
l’Occident-bordel – sordide – voleur – sodomisé
(°)
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