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10/8/2005

Le monstre et le justicier

Le profane et le sacré.

L’homme vit, à la fois, dans un espace profane et dans un espace sacré. Schématiquement, pédagogiquement, cela peut être représenté comme suit :

Est profane pour lui, à différents degrés également, l’espace où il développe ses activités quotidiennes : la rue, l’école, le travail, le bistrot, le week-end, etc…

Est sacré pour lui, à différents degrés également, l’espace qui lui est révélé comme le plus hautement significatif : son église, son parti politique, sa patrie (pendant la guerre), son club, son groupe de motards, de rockers…

Dans l’espace profane, il joue plusieurs rôles de « l’élève », tantôt dans celui du « copain », du « chauffard », de « l’amoureux », etc…, dans des centaines de rôles qui se réclament du même modèle culturel et que tout le monde connaît, accepte, utilise. Ces rôles sont délimités par des lois appelées morales, civiles ou pénales. S’il transgresse les limites indiquées par ces lois et s’il n’est pas pris pour un original, il est sanctionné, tout d’abord par l’ironie et le sarcasme de ses pairs. S’il va plus loin, interviennent alors les lois civiles et pénales. Il est sanctionné par des contraventions, des peines de prison, voire la chaise électrique.

Tout modèle de comportement et son système de valeurs correspondant sont structurés par des lois qui semblent avoir comme but fondamental la réduction, l’interdiction de la violence individuelle, spontanée, dont la gestion est confiée à une institution spécifique située « au-dessus » du groupe social considéré.

Tout semble voué à la défense du groupe social qui pourrait éclater et périr sous les coups de la violence individuelle, spontanée, chaotique, profane.

Il en est tout autrement pour l’espace sacré.

Espace sacré : lieu élitaire, symbole des significations fondamentales, qui représente le modèle idéal du monde vers lequel devrait tendre l’espace profane dans sa totalité.

Le sens commun du vocable « sacré », présent dans des expressions comme « pour moi, la famille (l’amitié, la santé, la moto, la parole donnée, la tradition) c’est sacré » se réclame seulement du caractère stable, intangible, valorisant du concept.

En fin de compte, l’espace sacré est celui où son usager se sent « dans le vrai », c’est à dire possesseur d’une vérité unique, définitive, clé de voûte de ses autres opinions et qui donne un sens majeur à sa vie.

L’espace sacré est ainsi le plus cohérent, le plus réel, le plus rationnel des espaces que l’homme traverse dans son existence, parce qu’il est significatif dans tous ses points et que son habitant peut dire, à chaque instant, « je comprends le sens unique et caché des événements ».

L’espace sacré est celui de la croyance, qu’il s’agisse d’une religion « mystique, traditionnelle » (christianisme, judaïsme, islam, etc…) d’une religion « politique moderne » (fascisme, communisme, etc…) ou d’une secte, d’un mouvement, d’une mode.

Plus le croyant est fanatique, plus il passe la plus grande partie de ses jours dans son espace sacré, et plus il a envie de sacraliser l’espace profane qu’il traverse par des actions ou des paroles hautement significatives.

L’une des caractéristiques fondamentales de l’espace sacré est celle qui se réclame de la cohérence globale du monde, de la signification fondamentale de l’existence, du sentiment du vrai. Une autre caractéristique est constituée par les rapports spéciaux, spécifiques, que cet espace entretient avec la violence individuelle et spontanée.

Nous avons vu que dans l’espace profane, ce type de violence est interdit. La société moderne occidentale a restreint davantage le territoire permissif de l’agressivité individuelle. Elle a interdit en principe l’auto défense, le duel d’honneur, le gentleman’s agreement, sous forme de pugilat, la vengeance entre familles.

Si, de nos jours, un jeune français descendait dans la rue pour tirer sur un Allemand de passage, parce qu’il n’aime pas « les Boches », il serait interné soit dans un asile de fous, soit dans une prison.

Mais, pendant la dernière guerre, à l’intérieur de l’espace sacré de la guerre, il aurait été pris pour un fidèle à la Patrie, pour un résistant, pour un héros et il aurait reçu une médaille.

Un exemple : quand, l’été 1978, des commandos gauchistes avaient lancé des cocktails Molotov sur des cars de touristes allemands, avenue Trudaine, dans le 9ème arrondissement, ils vivaient une expérience sacrée dans un espace sacré. Ils vengeaient Andreas Baader, Ulrike Meinhof et leur avocat ami complice Klaus Croissant en s’attaquant à ces Allemands qui faisaient du tourisme (symbole du capitalisme éhonté) au lieu de prendre les armes contre leur gouvernement impérialiste, tortionnaire et par-dessus tout, social démocrate.

Un autre exemple : les grands procès de Leningrad des années 1935-1936 révélèrent une face du sacré politique, mal perçue par les Occidentaux : les accusés, vieux membres du Parti, plaidaient coupables, bien qu’ils sussent, pour la plupart, que le procès était fabriqué de toutes pièces et qu’ils risquaient leurs vies (°).

(°) A. Kriegel, « Les grands procès dans les systèmes communistes », op. cit.

Liquider l’ennemi de l’espace sacré, centre du monde, modèle exemplaire est un droit et un devoir fondamental du croyant.

Il tranche sur l’insoluble problème de la violence, contourne les contournables Tables de la loi (« Tu ne tueras point ») et rend l’agressivité sacrée non seulement permise, mais obligatoire, purificatrice.

Comment parvenir à comprendre les guerres de religion contemporaines, sans comprendre l’Homo Religiosus, l’homme en quête de significations fondamentales, l’homme assoiffé d’espace sacré prêt à tuer l’ennemi de sa vérité ?

Participer à un modèle exemplaire du monde, saisir le Bien et le Mal et en même temps refuser de lutter pour que le bien triomphe, serait la plus lâche et la plus inexcusable attitude du croyant.

Comment paierait-il, autrement, le sentiment profond de bien être que lui procure la perception si claire, si significative de tout ce qui l’entoure.

Comment trahir ses frères, ses camarades, partageant la même conviction, la même vérité, le même amour pour la cause (avec un grand C), la même haine pour les ennemis de celle-ci, auteurs et instruments du Mal ?

Celui qui n’a jamais cru est incapable de comprendre les sentiments qui animent les croyants participant à un système de mythes et de valeurs manichéens.

Il est vrai, qu’il y a des moments dans l’histoire d’une religion où celle-ci, depuis longtemps au Pouvoir, commence à se séculariser, à composer avec les mentalités profanes.

Il est vrai, aussi qu’il y a des croyances, comme l’Islam, où les langages punitifs, la mise à mort de l’ennemi, gardent grâce aux rituels culturels, grâce à la surveillance des oulémas une intarissable fraîcheur. Il suffit d’un animateur puissant, d’une grande autorité religieuse, charismatique pour que le Djihad redevienne vivant, immédiat. Les langages punitifs inspirés du marxisme populaire, parviennent aujourd’hui à ressusciter des territoires sémantiques endormis émotionnellement grâce à l’usure du temps, aux interdits posés par les lois civiles et pénales.

L’Amérique du Sud en témoigne. L’Afrique et l’Asie aussi.

Ainsi, les langages punitifs se réclamant du marxisme (mélange de vocabulaires religieux, libertaires, syndicaux, etc…) réaniment depuis un siècle, tous les langages punitifs sous leur houlette « moderne et scientifique ».

Ce ne sont pas « les couleurs de la France » que le Parti a rendues au poète, comme l’imaginait Paul Eluard, mais la légitimité de la Naine Sacrée.

à suivre...

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